L’évolution des sites web : de l’information de qualité à l’enfer des publicités

Barrel/ octobre 18, 2024/ Quoi de neuf?

L’accès à l’information sur Internet était une véritable révolution il y a une vingtaine d’années. Regardons les changements qui ont influencé le monde numérique, en examinant à la fois les conséquences économiques pour les auteurs et les conséquences néfastes pour les utilisateurs.

Au début des années 2000, l’âge d’or de l’information.

L’accès à l’information sur le web était relativement libre même s’il était parfois limité en termes de vitesse (qui se souvient des connexions en 56k ??!). Le web offrait la possibilité de consulter des articles, des études, des blogs indépendants et des forums de discussion sur divers sujets. Les moteurs de recherche tels qu’Altavista, Yahoo, Voilà ou les premières versions de Google donnaient des résultats relativement organiques, sans influence notable de la publicité. Les algorithmes étaient assez simples, et les sites qui apparaissaient en première page l’étaient souvent en raison de la pertinence de leur contenu plutôt que leur capacité à payer pour obtenir de la visibilité.

L’apparition de l’ADSL entraîne l’émergence de plateformes de streaming et de partage de vidéos telles que YouTube, qui a été lancé en 2005. On pouvait regarder des heures de contenu sans être interrompu par de la pub. Les créateurs de contenu, autrement dit les influenceurs d’aujourd’hui, n’étaient pas encore soumis à la pression de la monétisation massive. Cela témoignait d’un environnement web axé sur la liberté d’expression et la découverte.

Les forums, les blogs personnels et les premiers réseaux sociaux comme Myspace offraient des espaces d’expression libre, permettant aux utilisateurs de partager leurs évènements, leurs connaissances, leurs passions et leurs opinions.

Cependant, l’UX n’était pas encore un terme à la mode et très utilisé pour faire augmenter le ROI. Il y avait des expériences utilisateurs assez drôles, comme l’illustrent ces vidéos :

La plupart des sites Web étaient encore relativement simples, construits avec des pages statiques ou des systèmes de gestion de contenu rudimentaires. Les utilisateurs pouvaient naviguer sans être submergés par des interruptions incessantes. Il est vrai que les publicités existaient déjà, mais elles étaient principalement des bannières discrètes qui n’interféraient pas avec l’expérience utilisateur. Il y avait déjà des pop-ups, mais ils étaient moins fréquents et souvent bloqués par les navigateurs de l’époque.

Le partage et la curiosité en ligne

L’Internet des années 2000 était également un espace dominé par la curiosité. Les utilisateurs étaient encouragés à explorer, à rechercher des informations par eux-mêmes, et à se plonger dans des encyclopédies numériques comme Wikipédia, fondée en 2001. Ce dernier exemple illustre bien l’utopie initiale du Web : un savoir librement partagé, édité par la communauté et sans but lucratif.

À cette époque, le contenu était généralement créé par des amateurs plutôt que par des experts en marketing. La toile était un espace les voix marginales ou alternatives pouvaient se faire entendre grâce à cette dynamique communautaire et spontanée. L’influence des algorithmes sur ce que les utilisateurs voyaient était alors limitée, et chacun avait la liberté de s’aventurer dans des coins du Web moins explorés.

La montée de la publicité en ligne et du modèle de la gratuité financée

Malheureusement, ce paysage de libre information a peu à peu cédé la place à une toute autre réalité. L’Internet d’aujourd’hui est méconnaissable par rapport à celui des années 2000, non seulement en raison de son ampleur, mais surtout dans sa transformation en un espace saturé de publicité et de manipulations commerciales.

Le développement du capitalisme numérique

Le changement a débuté avec la montée en puissance de la publicité en ligne et l’apparition du modèle de la gratuité alimentée par la publicité. Ce modèle est devenu indispensable pour des géants tels que Google et Facebook, qui bénéficient principalement de la publicité ciblée pour générer leurs revenus. Les sites web et les plateformes ont dû s’adapter : afin de maintenir leur activité tout en proposant des services gratuits, ils ont commencé à générer des revenus considérables grâce à la publicité.

Les algorithmes de recherche de Google ont également subi des changements. Autrefois basés sur la pertinence et les mots-clés, ils ont évolué pour accorder la priorité aux contenus qui génèrent le plus de clics et de revenus. Résultat ? Les premières pages de résultats sont aujourd’hui saturées de publicités déguisées en articles ou de liens sponsorisés. Souvent, la pertinence de l’information est submergée par des offres commerciales (et souvent des offres inappropriées par rapport à la thématique du contenu)

Le cauchemar des pop-ups et de la pollution visuelle

Nous allons voir ci-après quelques éléments qui perturbent profondément l’expérience utilisateur, qui obligent l’internaute à fermer des fenêtres intempestives avant même d’accéder au contenu qu’il recherche (Allociné en est un parfait exemple de score de pénibilité le plus élevé), qui abrutissent même l’internaute en lui faisant oublier l’objet même de sa démarche sur le net. (les fameux Shorts, Reels etc.)

L’épuisement de l’attention des utilisateurs

Cette transformation a également une influence considérable sur l’intérêt des utilisateurs d’internet. Avec des notifications incessantes et des contenus toujours plus fragmentés, l’attente de consommation rapide et immédiate d’informations a profondément affecté la manière dont nous interagissons avec le savoir en ligne. L’essor des « clickbaits » (putaclic) et des contenus viraux, la qualité de l’information a diminué, mettant davantage l’accent sur la rentabilité des sites plutôt que sur leur vocation informative.

Avez-vous également remarqué que l’application YouTube sur smartphone affiche parfois immédiatement les shorts dès son ouverture ? En effet l’usage du net n’est pas le même avec son smartphone qu’avec son laptop, de ce fait les techniques d’épuisement diffèrent et ne manquent pas.

L’influence des réglementations et des cookies

Les exigences légales sont une autre source importante de frustration pour les utilisateurs actuels. Depuis la mise en place du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) en 2018, il est obligatoire pour les sites web européens de solliciter l’autorisation des utilisateurs pour le suivi de données à l’aide de cookies. Bien que cette réglementation joue un rôle essentiel pour protéger la vie privée, elle a contribué à la multiplication des fenêtres de dialogue et des pop-ups qui perturbent l’expérience de navigation.

Voici un exemple ci-dessous de pénibilité sur un article de presse dont on sait qu’on ne pourra lire l’article dans son intégralité : 

Exemple de média sur internet qui pollue l'écran des internautes

L’encart d’acceptation des cookies prend la moitié de l’écran afin de frustrer d’avantage l’utilisateur et le forcer à céder. 

L’impact sur les créateurs de contenu

Les blogs personnels et les forums communautaires ont été largement remplacés par des plateformes de streaming ou réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram, où le contenu est produit pour capter l’attention immédiate et rapide. Les algorithmes sélectionnent ce que les utilisateurs doivent voir, souvent en favorisant les contenus qui génèrent le plus d’interactions ou qui sont susceptibles de maximiser les profits publicitaires.

Ce modèle économique contraint les créateurs de contenu, qui étaient motivés par la passion ou la reconnaissance, à monétiser leur audience. Les blogs et les chaînes YouTube doivent se conformer aux exigences des algorithmes de Google ou de Youtube, qui favorisent les contenus susceptibles d’attirer des annonceurs et de générer des revenus publicitaires. Cela a entraîné une uniformisation des contenus, avec parfois une perte de qualité au profit de la quantité et de la viralité.

Toutefois, cette montée en puissance de la publicité est également indispensable pour les créateurs, qui, en l’absence d’autres possibilités de générer des revenus, considèrent les revenus publicitaires comme leur principale source de financement. Pour eux, c’est une question de survie dans un environnement numérique où la concurrence est féroce et où l’accès au contenu gratuit est devenu courant.

Où allons-nous ?

Le web d’aujourd’hui est à un tournant. D’une part, l’expérience encombrée, polluée par des publicités omniprésentes, suscite de plus en plus de frustration chez les internautes. D’autre part, les créateurs de contenu et les plateformes dépendent de ces mêmes publicités pour survivre. Les outils tels que les bloqueurs de publicité reflètent d’un ras-le-bol général des internautes, mais elles ne résolvent pas le problème de fond : comment concilier un accès gratuit à l’information avec une expérience utilisateur de qualité ?

Malheureusement certains sites n’hésitent pas à polluer l’écran des utilisateurs comme le site l’Équipe (ils l’ont récemment supprimé) en imposant l’utilisateur à désactiver leur adblock. Ou encore le Huffpost qui viole à moitié les règles comme l’illustre cet écran ci-dessous en proposant l’utilisateur soit de désactiver son adblock soit de regarder une publicité : 

Exemple de média sur internet qui spolie le droit de liberté des internautes

Ce site est clairement en train de mépriser le droit de liberté des utilisateurs.

Certaines plateformes de streaming, telles que Youtube grâce à son abonnement Youtube Premium, cherchent à trouver des solutions en offrant des options sans publicités contre un paiement. Toutefois, cela ne fait que renforcer une fracture numérique entre ceux qui peuvent se permettre de payer pour une expérience sans publicité et ceux qui doivent continuer à subir cette surcharge visuelle et auditive. Il s’agit d’un autre exemple du compromis entre gratuité et rentabilité, au détriment de l’utilisateur final. Tout le monde ne peut pas se permettre de cumuler autant d’abonnements entre Amazon prime, Netflix, Disney +, Youtube Premium, Spotify, Deezer, le Huffpost (LOL) etc.

Conclusion : un avenir incertain pour le web

Le web qui était un espace de liberté et de partage, est devenu un champ de bataille commercial. Au détriment de l’expérience utilisateur, les moteurs de recherche, les plateformes de streaming et même les blogs personnels sont de plus en plus axés sur la monétisation. Malgré ces changements qui ont permis à de nombreux créateurs de contenu gagner leur vie, ils ont également transformé le web en un lieu hostile, la recherche d’informations est perturbée par des publicités intrusives.

Il faudrait trouver un juste équilibre entre la nécessité de monétisation et le respect de l’utilisateur. Il semble que le chemin vers un Internet plus sain soit encore long, mais il existe des solutions telles que la création de modèles d’abonnement ou de financements participatifs.

L’enjeu est de taille : redonner au web son essence première, celle d’un espace de partage d’idées et d’informations, où l’utilisateur retrouve sa liberté d’exploration sans être constamment sollicité par le marketing.


La publicité et les pop-ups ne sont pas des problèmes inévitables, mais plutôt le résultat d’un modèle économique qui cherche toujours ses limites.

Une chose est certaine : l’avenir du web reposera sur la capacité des utilisateurs, des créateurs et des régulateurs à réinventer une nouvelle façon de consommer et de partager l’information, loin de la pollution visuelle et des intrusions qui dominent actuellement.

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